Au lendemain de la victoire éclatante du Sénégal à la CAN 2026, l’heure est à la célébration nationale. Mais une fois l’euphorie retombée, un phénomène numérique observé sur les réseaux sociaux mérite une réflexion sérieuse. Entre deux vidéos de liesse populaire, ont circulé massivement des contenus générés par Intelligence Artificielle mettant en scène des nourrissons et de jeunes enfants dans des attitudes de danse déplacées, mimant des comportements d’adultes ou arborant des tenues inappropriées.
Si leur caractère « viral » a pu, dans un premier temps, susciter l’amusement – et je reconnais moi-même m’être laissée distraire par cette apparente légèreté – la réalité sous-jacente est autrement préoccupante. Elle interroge notre responsabilité collective et notre capacité à incarner un principe fondamental de notre culture : le « Arr », cette obligation morale de protéger l’enfant.
Le « Arr » ne s’arrête pas aux frontières du numérique
Dans nos sociétés, le « Arr » ne se limite pas à la surveillance. Il renvoie à la préservation de l’intégrité, de la dignité et de l’innocence. En tolérant, voire en relayant, des représentations virtuelles d’enfants adoptant des comportements obscènes sous prétexte qu’« il ne s’agit que d’IA », nous rompons ce contrat moral ancestral.
Ce devoir de protection est d’ailleurs inscrit dans les engagements internationaux du Sénégal. La Convention relative aux droits de l’enfant des Nations Unies rappelle que « l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale » (article 3) et qu’il doit être protégé contre « toutes formes d’exploitation et de violence » (article 19).
La question mérite d’être posée : en partageant ces images, ne contribuons-nous pas à une forme d’exploitation symbolique de l’image de l’enfant, même lorsqu’elle est virtuelle ?
Une contradiction avec les Objectifs de Développement Durable
L’utilisation de l’IA pour sexualiser ou ridiculiser l’image de l’enfant s’oppose frontalement à l’Objectif de Développement Durable 16, qui appelle à mettre fin à toute forme de violence et d’exploitation contre les enfants.
L’ODD 4, relatif à l’éducation de qualité, insiste également sur la nécessité de créer un environnement favorable au développement sain de l’enfant. Or, l’enfant apprend par imitation. Normaliser ces images dans l’espace numérique contribue à installer un climat toxique.
Comme le rappelle l’UNICEF, « les technologies numériques n’inventent pas toujours de nouveaux dangers, mais elles amplifient les menaces existantes et en créent de nouvelles formes ». L’hyper-sexualisation virtuelle en est une illustration inquiétante.
La conduite du changement commence par nos clics.
La transformation sociale que nous appelons de nos vœux ne peut réussir sans cohérence entre nos valeurs proclamées et nos comportements numériques.
L’Intelligence Artificielle est un outil puissant, mais dénué de conscience morale. Elle ne connaît ni la pudeur ni le « Arr ». Il revient aux adultes, aux décideurs, aux plateformes et aux citoyens d’en fixer les limites.
Nous ne pouvons réclamer un avenir fondé sur des valeurs pour nos enfants tout en nous divertissant de mises en scène qui tournent en dérision leur innocence.
Une victoire sportive, mais aussi morale
La victoire à la CAN doit refléter notre grandeur collective, non servir de prétexte à un relâchement de notre vigilance éthique. Être patriote, c’est aussi protéger l’image, l’âme et l’avenir de l’enfance sénégalaise, qu’elle soit réelle ou virtuelle.
La véritable victoire se jouera dans notre capacité à aligner nos clics avec notre devoir de protection, à demeurer fidèles à nos traditions de sauvegarde des plus vulnérables tout en respectant les standards internationaux.
Saurons-nous rester les gardiens de l’innocence à l’ère de l’Intelligence Artificielle ?
Sokhna KA, experte en conduite du changement et fondatrice de Baby Box Africa


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