(Enquête) – Inondations au Sénégal : l’éternel naufrage face aux crues (Par Aly Saleh)

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Dakar a replongé sous les eaux. Malgré les centaines de milliards de FCFA injectés depuis quatorze ans dans l’assainissement, les pluies diluviennes d’octobre ont paralysé le pays, fait des victimes et reporté la rentrée scolaire. Entre promesses de transparence non tenues et nouveaux plans pharaoniques, radioscopie d’un naufrage d’État.

Le prix du sang et le calvaire des sinistrés

Le week-end des 3 et 4 octobre a viré au cauchemar. Avec un cumul exceptionnel de 142 mm d’eau enregistré à la station de Dakar-Yoff, la presqu’île a capitulé en quelques heures. Ce troisième épisode le plus violent depuis 1981 n’a pas seulement noyé les routes : il a tué.
Le bilan humain est lourd. Aux Parcelles Assainies (Unité 7), l’effondrement d’un mur d’enceinte gorgé d’eau a coûté la vie à une jeune mère et à son enfant. À Ngor, un citoyen a péri noyé dans un canal d’évacuation saturé. Au total, au moins cinq décès sont à déplorer à travers le pays.
Sur le plan social, la paralysie est totale. Symbole de cette faillite, la rentrée scolaire a dû être reportée en urgence du 7 au 12 octobre, des dizaines d’écoles à Keur Massar, Pikine et Guédiawaye étant transformées en marécages. À l’intérieur du pays, de Saint-Louis à Matam en passant par Kaolack, des milliers de familles vivent les pieds dans l’eau, isolées et privées d’eau potable.

Le grand flou financier : Où sont passés les 767 milliards ?

Face à cette détresse humaine, la question de la reddition de comptes est inévitable. En 2012, le régime précédent avait lancé le Plan Décennal de Lutte contre les Inondations (PDLI), doté d’une enveloppe colossale de 767 milliards de FCFA. En 2020, plus de 506 milliards étaient déclarés officiellement exécutés. Pourtant, sur le terrain, le résultat est invisible.

À son arrivée au pouvoir, le président Bassirou Diomaye Faye avait fait de la transparence son cheval de bataille. Un grand audit de la gestion de ces fonds avait été solennellement promis. Deux ans plus tard, cet audit reste un mystère d’État : aucun rapport n’a été publié, et le flou persiste sur la destination réelle des fonds de l’ancien régime.

La fuite en avant budgétaire et l’échec de la gouvernance

Plutôt que de publier les conclusions des enquêtes financières, le nouveau gouvernement choisit la fuite en avant. Le ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement, Cheikh Tidiane Dièye, annonce un nouveau Programme National adossé à un budget astronomique de 921 milliards de FCFA, échelonné jusqu’en 2040.

Pour les observateurs et la société civile, le scepticisme est total. Comment accorder de la crédibilité à un nouveau plan à près de 1 000 milliards de FCFA alors que la lumière n’a jamais été faite sur les investissements passés ? L’État semble condamné à appliquer une politique d’urgence via le Plan ORSEC et l’achat de motopompes de dernière minute plutôt qu’à bâtir une véritable stratégie structurelle.

Le piège est aussi urbanistique. Dakar paie le prix d’une extension urbaine non maîtrisée où des zones de cuvettes naturelles et des marigots (comme à Mbao) ont été remblayés pour des habitations ou des infrastructures lourdes. Les canalisations actuelles saturent immédiatement face à l’ampleur des débits, transformant la capitale en un éternel bassin de rétention.

Sortir de la culture de l’urgence

Le Sénégal ne peut plus se contenter d’une gouvernance de l’urgence, rythmée par le déclenchement tardif du Plan ORSEC et des distributions de motopompes à chaque hivernage. L’heure n’est plus aux effets d’annonce ni à l’empilement de budgets pharaoniques qui hypothèquent l’avenir des générations futures sans régler les crises du présent.
Pour que le titre « Inondations au Sénégal : l’éternel naufrage face aux crues » ne soit plus une fatalité, le gouvernement actuel doit impérativement briser le sceau du secret. Publier enfin l’audit tant promis des 767 milliards passés, imposer un plan d’urbanisme rigoureux qui respecte les voies naturelles de l’eau, et placer la redevabilité au cœur de l’action publique : telles sont les clés pour que les sénégalais cessent, un jour, de redouter le ciel.

Aly Saleh

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