Le 28 avril 2026, le Président Bassirou Diomaye Faye a installé au Palais le Conseil stratégique de l’Initiative Sunu Champions. Quinze entreprises nationales seront sélectionnées et accompagnées pour devenir les locomotives d’une économie sénégalaise refondée. Au-delà du dispositif, c’est une rupture doctrinale qui s’affirme : sortir de l’État-providence administratif hérité de la colonisation française pour bâtir un État stratège du XXIᵉ siècle.
Cette vision se déploie en cohérence avec la Vision Sénégal 2050, qui articule déjà trois leviers structurants – la modernisation de la commande publique, la consolidation des pôles-territoires et du PNDAS, l’affirmation d’une véritable souveraineté numérique.
L’économie sénégalaise vit principalement de la commande publique. Selon le Réseau africain de la commande publique (RACOP) et les analyses de l’ARCOP, les marchés publics représentent entre 15 et 20 % du PIB national – soit le double de la moyenne mondiale. Dans le seul secteur du BTP, qui pèse plus de 4 % du PIB et 200 000 emplois directs, 70 % des marchés en valeur sont captés par des entreprises étrangères, selon le Syndicat national des entreprises du bâtiment (SNBTP, juillet 2025).
Cette situation n’est pas accidentelle : elle est le produit de soixante-cinq ans de politiques publiques qui, sous des étiquettes opposées – socialisme africain, ajustement libéral, émergentisme – ont reconduit une même matrice : l’État central, planificateur, employeur de référence et ordonnateur de la commande publique. Du Premier Plan quadriennal de Léopold Sédar Senghor (1961-1964) au Plan Sénégal Émergent de Macky Sall (2014-2024), l’État s’est constamment substitué au secteur privé, dont le tissu national n’a jamais pu prendre son envol.
La lucidité du Président de la République Bassirou Diomaye Diakhar FAYE sur la nécessité d’un nouveau pacte économique tire toute sa force d’une lecture historique : le Sénégal a hérité, par la colonisation française, d’un modèle d’État construit en quatre étapes. Le colbertisme du XVIIᵉ siècle, qui fait de l’État l’architecte de l’économie sous Louis XIV. La centralisation paradoxale de la Révolution française, qui supprime les contre-pouvoirs régionaux. Le verrou impérial de Bonaparte, avec les préfets en 1800, le Code civil en 1804, le Conseil d’État. Et la transposition coloniale, via le Gouvernement général de l’AOF basé à Dakar de 1902 à 1960. C’est ce modèle de l’État central tout-puissant qui s’est perpétué, presque intact, dans l’administration sénégalaise post-indépendance.
À ce modèle continental s’oppose, depuis huit siècles, une autre tradition juridique : celle de la Magna Carta de 1215 qui pose la propriété privée comme antérieure à l’État, du Bill of Rights de 1689 qui consacre la souveraineté parlementaire, et de John Locke qui théorise l’État comme mandataire des individus et non comme personne morale supérieure. Cette matrice anglo-saxonne – le libéralisme conçu comme un concept juridique inventé par un juriste – a produit des économies plus agiles, plus innovantes et plus résilientes. C’est elle qui a permis l’éclosion du capital-risque, des grandes plateformes numériques et de la révolution industrielle moderne. En proposant de refonder le rapport entre l’État et le secteur privé, l’initiative présidentielle puise dans le meilleur des deux traditions : l’État stratège qui sait orienter sans étouffer.
Sur cet héritage, le Président de la République pose un acte fort. L’arrêté n° 000707 du 7 janvier 2026 institue l’Initiative présidentielle SunuChampions. Le 28 avril, le Conseil stratégique a été installé au Palais : sept personnalités – Aminata Niane, Thiaba Camara Sy, Eveline Tall, Makhtar Cissé, le Pr Ahmadou Aly Mbaye, Youssef Omaïs et Samba Sène – sont chargées d’éclairer le Chef de l’État dans le pilotage d’une ambition claire : sélectionner quinze entreprises nationales à fort potentiel et les transformer en véritables locomotives du développement.
L’orientation politique, énoncée par la Présidence, redéfinit le contrat entre l’État et le secteur privé. Sortir de « l’assistanat » – où l’entreprise quémandait subventions et exonérations à un État pourvoyeur – pour entrer dans un « partenariat stratégique » où chaque partie s’engage sur des objectifs mesurables et où la performance conditionne le soutien. Cette ambition est complétée, depuis le Conseil des ministres du 6 mai 2026, par une dimension législative : une loi d’orientation sur le patriotisme économique sera adoptée avant la fin du mois de juin.
La vision portée par le Chef de l’État est ainsi d’une cohérence remarquable. Elle ne s’épuise pas dans la sélection des quinze champions : elle ouvre la voie à une refondation d’ensemble qui réconcilie le secteur public et le secteur privé national au service de la souveraineté économique. Le programme Sunu Champions devient le levier d’une transformation systémique qui appelle, en cohérence avec lui, la modernisation de la commande publique, la consolidation des pôles-territoires et du PNDAS, l’affirmation d’une véritable souveraineté numérique. Tels sont les chantiers que la Vision Sénégal 2050 articule déjà, et que la dynamique présidentielle a vocation à accélérer.
À cette condition de cohérence d’ensemble, les quinze champions ne seront pas seulement des entreprises nationales accompagnées : ils seront les locomotives d’une économie sénégalaise refondée, compétitive et conquérante.
L’histoire économique des soixante dernières années offre des modèles précieux. La Corée du Sud, avec ses chaebols, est passée d’un PIB par habitant inférieur à 100 USD en 1961 à plus de 34 000 USD en 2024 – soit une multiplication par plus de 340 en deux générations. Le Japon, à partir de 1962, a inventé chez Toyota un nouveau modèle d’organisation du travail – le toyotisme – qui repose sur le juste-à-temps, l’autonomation (jidoka), l’amélioration continue (kaizen), la chasse aux gaspillages (muda) et la responsabilisation des opérateurs. En moins de trente ans, le Japon est devenu la deuxième puissance économique mondiale. Singapour, en quarante ans, a transformé un port colonial en hub financier et numérique mondial, en s’appuyant sur Temasek Holdings comme actionnaire stratégique exigeant des Government-Linked Companies.
Le Maroc a structuré son émergence autour de champions nationaux mêlant public et privé -OCP, Royal Air Maroc, Attijariwafa Bank, Maroc Telecom – avec un programme d’investissement OCP de 130 milliards de dirhams (11,7 milliards d’euros) sur 2023-2027, intégrant 600 entreprises industrielles marocaines en sous-traitance et créant 25 000 emplois. La Chine a transformé ses entreprises d’État en champions mondiaux : Huawei, Sinopec, ICBC, COSCO.
Sept enseignements convergent et éclairent la pertinence stratégique du choix présidentiel : sélection rigoureuse et limitée ; conditionnalité de performance mesurable ; gouvernance professionnalisée ; financement patient ; diplomatie économique active ; ancrage R&D et formation ; et invention d’une organisation du travail propre – à l’image du toyotisme japonais, transposable bien au-delà de l’automobile, dans l’agro-industrie, le BTP, l’administration et le numérique sénégalais. Sunu Champions s’inscrit pleinement dans cette tradition des grandes politiques de transformation économique réussies.
La puissance de SUNU Champions tient à son inscription dans une architecture stratégique d’ensemble.
La Vision Sénégal 2050 a en effet structuré une perspective inédite : chaque champion sélectionné par SUNU Champions trouvera naturellement sa place dans un ou plusieurs pôles-territoires et, lorsque c’est pertinent, dans une Agropole. Chaque Agropole et chaque pôle-territoire pourra identifier de son côté les champions nationaux qui pourront devenir les locomotives. Ainsi, la géographie économique sénégalaise, longtemps marquée par l’hypertrophie dakaroise, pourra se transformer en un maillage productif équilibré, où le secteur privé national prendra en main les chaînes de valeur.
A cela, la dorsale numérique souveraine constituera le moteur transversal qui démultipliera la portée des trois dispositifs précédents. Les campagnes agricoles annuelles – héritage direct de l’ONCAD, de la SATEC et de la SODEVA des années 1960 – illustrent parfaitement cet État-providence administratif que Sunu Champions entend dépasser. La révolution numérique ouvre désormais une voie inédite pour produire mieux, vendre mieux et exporter mieux : géolocalisation des parcelles, paiement mobile sécurisé, traçabilité numérique des semences, plateformes d’agrégation, télédétection de la pluviométrie.
C’est précisément cette transformation que la Vision Sénégal 2050 entend activer. Il est évident que le Sénégal dispose d’atouts de premier plan, soigneusement bâtis au fil des dernières années : les lois pionnières de 2008 sur les transactions électroniques, la cybercriminalité et les données personnelles ; le Startup Act de 2020 ; la ratification de la Convention de Malabo. Sur le plan stratégique, le New Deal Technologique, lancé le 24 février 2025 au CICAD sous l’autorité du Chef de l’État, marque un saut qualitatif décisif. La rencontre entre Sunu Champions et la souveraineté numérique va constituer l’un des axes les plus prometteurs de la rupture doctrinale présidentielle. En faisant émerger des champions sénégalais dans le numérique au sens large – opérateur télécoms, cybersécurité, éditeur logiciel et plateforme, fintech, agritech, paiement panafricain – , l’initiative ouvre la perspective d’une souveraineté économique réelle, génératrice d’emplois qualifiés, d’exportations de services et de rayonnement africain.
In fine, l’enjeu dépasse l’économie : c’est la conception même de l’État qui se redessine. Un État qui se concentre sur ses missions régaliennes, qui régule sans étouffer, qui protège sans capturer, qui accompagne sans se substituer – voilà la matrice institutionnelle dont le Sénégal du XXIᵉ siècle a besoin, et c’est précisément celle que la vision présidentielle vient incarner. En installant le Conseil stratégique de SUNU Champions, le Président Bassirou Diomaye Faye ouvre une page nouvelle de notre histoire économique : celle d’un partenariat exigeant et fécond entre un État stratège et un secteur privé national appelé à devenir conquérant. Les douze prochains mois verront la dynamique s’amplifier, dans le sillage d’une Vision Sénégal 2050 dont la cohérence stratégique commence à pleinement déployer ses effets.
M. Assane NDIR
Inspecteur Principal du Trésor
Administrateur du FSE
Président du Parti UNDP‑YEMALE
Dr Isaac I. SISSOKHO
Expert en Gouvernance, Régulation
et Stratégie de Développement Numérique
SG UNDP- YEMALE


Pas de commentaire