« Tout ce qui est risqué est rentable en valeur absolue. », Dr Ngueto Tiraïna Yambaye. Cette formule, cueillie lors d’un entretien empreint de lucidité avec le Président du FAGACE, dans sa résidence à Cotonou, s’est immédiatement gravée dans ma mémoire, m’obligeant à me saisir de mon carnet pour l’immortaliser. Elle résume à elle seule l’énigme esthétique et existentielle qui pèse sur le continent : penser l’Afrique non pas à travers le prisme figé d’un péril insurmontable, mais comme le théâtre ultime de la création et de la tragédie humaine.
Pourtant, le « risque africain » continue d’être fantasmé, mesuré à l’aune d’une grammaire exogène qui ignore la pulsation profonde des sociétés. Ce surcoût du regard, souvent déconnecté des réalités vivantes, trouve sa source première dans une défaillance narrative. Comme le rappelait le capital-risqueur américain John Doerr dans son ouvrage »Mesurez ce qui compte » : « Le risque ne se mesure pas à ce que vous perdez en tentant, mais à ce que vous perdez en restant immobile. »
Aujourd’hui, l’urgence pour l’Afrique n’est plus seulement de se plier aux dogmes comptables ou aux injonctions technocratiques ; elle est d’engager une refondation épistémologique et littéraire. Il s’agit de comprendre que le risque n’est pas qu’une simple variable financière : il est une construction de l’esprit, nourrie par les imaginaires, les mythes que l’on s’autorise à porter et les fictions que l’on projette sur le monde.
Le coût cognitif et informationnel du risque
Réduire l’incertitude à des colonnes de chiffres relève d’une myopie spirituelle. Le risque est un objet pluriel, façonné par le verbe, le silence et la représentation. Le premier visage de cette incertitude est informationnel. Un pays est perçu comme insaisissable ou menaçant non pas parce que ses réalités intimes sont impénétrables, mais parce que le récit qui en est fait est fragmentaire, sous-traité à des regards distants ou captif d’une dramaturgie sérielle. Le vide du poème est immédiatement comblé par le stéréotype. Dérisquer le continent commence donc par une reconquête souveraine du verbe, de la recherche et de l’archive.
L’imaginaire civilisationnel face à l’investissement
Le risque s’enracine d’abord dans l’inconscient des civilisations. Lorsqu’un esprit étranger contemple l’Afrique, son regard est souvent encombré par des siècles de sédiments iconographiques univoques, entre la compassion misérabiliste et l’exotisme de pacotille. La peur de l’inconnu est inversement proportionnelle à la familiarité culturelle que l’on entretient avec lui. Si l’art, la poésie, les philosophies et les souffles d’un peuple demeurent des terra incognita, chaque pas vers lui portera le poids surévalué d’une épopée hasardeuse.
Le modèle américain : l’audace transformée en aimant à capitaux
L’histoire des hégémonies modernes enseigne que la puissance d’une nation se déploie d’abord dans l’immatériel avant de s’inscrire dans la pierre ou la monnaie. Les États-Unis ont bâti leur emprise sur une fiction fondatrice : le « Rêve américain ». Par la grâce d’Hollywood, des romans de la beat generation, de la musique et des mythes de la Frontière, ils ont persuadé la terre entière que le danger y est une promesse, que la chute n’est qu’un prélude à la réinvention, et que l’avenir s’écrit par la main des audacieux. Ce grand roman national a agi comme un aimant magnétique, transfigurant chaque abîme structurel en une terre promise pour l’imagination et l’entreprise.
Le réveil chinois : la souveraineté narrative par le cinéma
La Chine a magistralement intégré cette grammaire de l’influence. Consciente que l’affirmation de sa puissance ne pouvait se satisfaire de la seule machinerie industrielle, elle a investi le territoire sensible des images et du cinéma. Des œuvres à grand déploiement comme Les Loups guerriers (Wolf Warrior) incarnent ce basculement où la fiction devient le bouclier et la vitrine d’une nation sûre de son destin. Ce récit d’une puissance retrouvée, souveraine et inébranlable, redessine les lignes de l’estime du monde et impose une présence que l’on ne conteste plus, mais que l’on intègre.
Les bâtisseurs de « success stories » et le réarmement culturel africain
À l’instar de ces traditions de puissance, l’Afrique doit accomplir sa révolution intime. Lors de l’Africa CEO Forum au Rwanda, le Président de la Banque Africaine de Développement (BAD), Dr Sidy Ould Tah, a formulé une exigence d’une lumineuse clarté : nous devons raconter des « success stories ». Il ne s’agit point de céder à l’artifice de l’embellissement béat ou de détourner les yeux des tempêtes qui traversent nos chemins, mais de refuser la tyrannie du récit unique de la catastrophe. Il s’agit de donner corps et voix à ces veilleurs, à ces créateurs, à ces penseurs et à ces bâtisseurs qui, dans l’ombre ou en pleine lumière, tissent la trame d’une modernité africaine indomptable.
C’est précisément cette haute ambition qui anime chaque jour les pas de ELMA GROUP. Notre engagement d’éditeur obéit à une foi inébranlable : aucune souveraineté durable ne fleurit sans un sol littéraire et narratif affranchi. C’est le sens profond de nos collections, à l’image de celle consacrée aux « Innovateurs », taillée pour offrir au monde le visage de ces Africains qui, par la force de leur vision, dérisquent l’avenir.
El Hadji Omar MASSALY
Directeur Général du groupe panafricain ELMA


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